Pourquoi les salariés n’osent pas parler de leur souffrance au travail

Pourquoi les salariés n'osent pas parler de leur souffrance au travail ?

Une souffrance bien réelle… mais largement tue

De nombreuses personnes se lèvent le matin avec cette sensation diffuse que quelque chose ne va plus vraiment.


La fatigue qui s’installe. Le sommeil qui devient (très) trop léger, haché.

Cette impression d’être constamment sous tension, même quand, en apparence, tout semble “normal”.

Et pourtant, au travail, le masque tient.
On fait bonne figure. On assure. On avance.

Aujourd’hui, la souffrance au travail n’est plus un sujet marginal. Elle traverse les métiers, les statuts, les niveaux hiérarchiques. Et pourtant, une constante reste bien en place : on en parle très peu. Pas à son manager. Rarement aux ressources humaines. Et dans la plupart des cas, jamais ouvertement.

Pourquoi ce silence ?


Pourquoi tant de salariés continuent-ils à se taire, même lorsque leur équilibre personnel, leur santé mentale ou leur engagement professionnel commencent à s’éroder ?

Cet article propose de prendre le temps de comprendre. Non pas pour dramatiser, ni pour désigner des responsables, mais pour éclairer les mécanismes – souvent invisibles – qui rendent encore aujourd’hui la souffrance si difficile à exprimer au travail.

Une souffrance largement vécue… mais très peu exprimée au travail

Les chiffres le confirment : la souffrance psychologique au travail n’est ni rare ni marginale.


Selon les enquêtes récentes, près d’un salarié sur deux présente des signes de détresse psychologique : stress chronique, fatigue émotionnelle, troubles du sommeil, perte de sens. Dit autrement : ce que beaucoup ressentent n’a rien d’exceptionnel.

Et pourtant, la parole ne suit pas :
Moins d’un salarié sur dix ose réellement évoquer ses difficultés psychologiques dans un cadre professionnel. Pas parce que “ça va”, mais parce que parler semble souvent plus risqué que se taire.

Les travaux de l’APEC montrent que les cadres et les managers, que l’on imagine parfois mieux armés, sont loin d’être épargnés. Près de la moitié d’entre eux déclarent ressentir une pression mentale importante, tout en reconnaissant qu’ils parlent très peu de leurs difficultés dans un cadre professionnel. Là encore, le silence agit comme une norme tacite.

Chuuut, « On fait avec » !

Du côté de la prévention, l’ANACT souligne un paradoxe frappant : alors que la santé mentale est désormais reconnue comme un enjeu central de qualité de vie et de conditions de travail, les espaces de parole restent souvent perçus comme peu sécurisants. Les dispositifs existent parfois, mais ils ne suffisent pas toujours à lever les freins profonds à l’expression du mal-être.

D’autres analyses issues du champ de la qualité de vie au travail vont dans le même sens : une large majorité de salariés concernés gardent leurs difficultés pour eux, souvent par peur des conséquences, parfois par habitude, souvent par résignation. Même lorsque des dispositifs existent, la parole reste perçue comme risquée ou peu utile, ce qui entretient durablement le silence.

Autrement dit, la souffrance est là. Bien réelle. Bien partagée.
Mais elle reste silencieuse et largement cachée.

Les chiffres permettent de mieux comprendre ce décalage entre ce qui est vécu au travail… et ce qui est réellement exprimé.

Infographie présentant les chiffres clés de la santé mentale au travail, issus d’une enquête de la Fondation Jean-Jaurès, montrant le paradoxe entre bien-être, stress et organisation du travail.

« Si je parle, qu’est-ce que je risque ? »

La peur comme premier verrou à la parole au travail

Quand un salarié hésite à parler de sa souffrance, ce n’est généralement pas parce qu’il ne sait pas mettre des mots sur ce qu’il ressent.

Bien souvent, ces mots existent déjà. Ils tournent en boucle, tard le soir ou sur le trajet du matin. La fameuse rumination.

La vraie question n’est pas quoi dire, mais ce que cela pourrait coûter de le dire.

Car parler au travail n’est jamais neutre.


Dire que l’on va mal, c’est s’exposer. C’est risquer d’être regardé autrement, évalué différemment, parfois même catalogué. Beaucoup redoutent d’être perçus comme fragiles, moins fiables, moins “solides”.

Dans un univers professionnel encore largement marqué par la performance, l’endurance et la capacité à “encaisser”, la vulnérabilité reste mal comprise.

Alors on se tait.
On ravale.
On fait “comme si”.

Cette peur n’est pas toujours formulée clairement, mais elle est bien là, en arrière-plan : Et si on me confiait moins de responsabilités ? Et si cela freinait ma carrière ?


Même lorsque l’environnement ne l’exprime pas explicitement, l’anticipation suffit à bloquer l’élan qui permettrait de parler.

Il faut le dire clairement : le silence est rarement un manque de courage. Il est le plus souvent une stratégie de protection. Une manière de préserver son image, sa place, son équilibre financier ou simplement sa tranquillité.

À cela s’ajoute une autre peur, plus discrète encore : celle de ne pas être entendu.
Parler pour ne recevoir en retour qu’un silence gêné ou une réponse maladroite peut être plus douloureux que de ne rien dire du tout.

💡 À retenir

Le silence au travail n’est pas un défaut individuel.
Il est souvent la réponse la plus rationnelle à un environnement perçu comme risqué pour la parole.

Auto-censure et syndrome de l’imposteur

Quand la souffrance se retourne contre soi

Parfois, le silence ne vient même plus de l’extérieur.


Il ne s’agit plus seulement de ne pas oser parler aux autres, mais de ne plus s’autoriser soi-même à reconnaître que quelque chose ne va pas.

Beaucoup de salariés minimisent leurs difficultés :


« Ce n’est pas si grave. »« D’autres vivent bien pire. »« Je devrais pouvoir gérer. »


Peu à peu, la souffrance est disqualifiée avant même d’être formulée !

C’est ici qu’intervient un mécanisme bien connu en psychologie : le syndrome de l’imposteur. Il touche particulièrement les personnes investies, consciencieuses, engagées. Celles qui doutent en silence, qui ont le sentiment de devoir sans cesse prouver leur valeur.

Des travaux relayés par In-Mind montrent que ce syndrome s’accompagne souvent d’une forte auto-censure. Lorsque l’on doute de sa légitimité, il devient encore plus difficile d’admettre que l’on va mal.

Dans ce contexte, la souffrance se retourne contre soi.
On se compare. On se met la pression. Et surtout, on se tait.

Et là encore, il est essentiel de le dire : ce silence intérieur n’est pas une faiblesse.
Il est souvent le revers d’un fort sens des responsabilités, d’un désir de bien faire, d’une exigence élevée envers soi-même. Mais lorsqu’il s’installe durablement, il empêche toute demande d’aide, toute possibilité d’ajustement.

Car comment parler de sa souffrance à l’extérieur quand, au fond, on ne s’autorise même pas à reconnaître que l’on va moins bien ?

La souffrance au travail : ce qui se voit… et ce qui se tait

Infographie en forme d’iceberg illustrant la souffrance au travail, avec les signes visibles comme la fatigue, le stress et l’irritabilité, et les mécanismes invisibles comme la peur, le doute, le silence, la loyauté et le sentiment d’illégitimité.

Une culture professionnelle qui valorise la tenue… pas la parole

Quand le silence devient la norme au travail

Au-delà des peurs individuelles, il existe un cadre plus large, souvent impalpable mais profondément structurant :

la culture du travail.

Une culture faite de règles implicites, de non-dits… Ces messages ne sont jamais écrits noir sur blanc, non, mais tout le monde finit par les intégrer comme des vérités !

Dans beaucoup d’environnements professionnels, “tenir” est valorisé : Tenir la charge. Tenir les délais. Tenir le rythme.
Et surtout : tenir sans trop se plaindre !

Exprimer sa souffrance devient alors un acte à contre-courant.
Parler, c’est ralentir. Introduire de la complexité là où l’on attend de l’efficacité.

Certaines analyses, comme celles de la Fondation Jean-Jaurès, montrent que cette normalisation du silence dépasse le cadre de l’entreprise. Elle s’inscrit dans une vision plus large du travail comme espace de performance et d’endurance.

Un autre élément clé entre en jeu : la sécurité psychologique.
Quand les salariés ne se sentent pas suffisamment en confiance pour parler sans crainte de conséquences, le silence devient la réponse la plus rationnelle.

Managers et cadres : le silence au sommet

Pourquoi la parole est parfois encore plus difficile quand on a des responsabilités

On pourrait croire que les managers disposent de plus de liberté pour parler.
Et pourtant, ce sont souvent eux qui se taisent le plus.

Les études de l’APEC montrent qu’une part importante des cadres ressent une forte pression mentale, tout en disposant de peu d’espaces pour exprimer leurs propres fragilités.

Pris entre attentes de la direction et soutien aux équipes, beaucoup de managers s’imposent une exemplarité silencieuse. Montrer des signes de fatigue peut être vécu comme un risque : perte de crédibilité, de légitimité, ou simplement de confiance.

Cette pression spécifique, souvent sous-estimée, contribue largement au stress managérial, que nous explorons plus en détail dans notre article consacré au stress des managers et à ses impacts sur leur santé et leur rôle au quotidien.

Ce silence, là encore, n’est pas une faiblesse.
Il est souvent le revers d’un engagement élevé. Mais lorsqu’il s’installe, il isole, alourdit la charge mentale et retarde toute possibilité d’ajustement.

La souffrance ne disparaît pas avec le statut.
Et la parole ne devient pas automatiquement plus facile quand on monte dans la hiérarchie.

Le coût du silence au travail

Quand le non-dit finit par abîmer, des personnes aux organisations

Le silence peut, au départ, donner l’impression de protéger.
Il permet de continuer à avancer, de tenir le rythme, de ne pas faire de vagues. Mais lorsqu’il s’installe dans la durée, il n’est jamais neutre. Il a un coût. Un coût humain, d’abord. Un coût organisationnel, ensuite.

Côté salariés : quand tenir devient épuisant

Pour beaucoup de salariés, le coût du silence est progressif, presque insidieux.

La fatigue devient chronique. Le sommeil se dégrade. L’irritabilité s’installe sans prévenir. On s’adapte, on compense, on ajuste.

Beaucoup tiennent longtemps. Très longtemps !
Parfois même en se demandant comment ils font… jusqu’au jour où le corps, lui, décide qu’il a atteint sa limite de patience 😓.

Ce qui n’a pas été dit cherche alors une autre voie pour s’exprimer.
Troubles physiques, douleurs diffuses, épuisement émotionnel, perte d’élan : le non-dit ne disparaît pas, il se transforme.

À cette fatigue s’ajoute une usure plus silencieuse encore : la perte de sens.


Quand on ne peut pas dire ce qui pèse, quand on doit sans cesse ajuster ce que l’on montre, l’écart entre ce que l’on vit et ce que l’on donne à voir devient profondément épuisant. L’engagement s’effrite, parfois sans bruit. On continue à effectuer son travail, mais sans énergie, en mode automatique.

Et surtout, un sentiment s’installe peu à peu : celui d’être seul avec ce que l’on traverse.
Se dire que l’on doit gérer sans déranger, sans ralentir, sans demander. Cette solitude là est l’un des terreaux les plus puissants de l’épuisement professionnel.

Côté organisations : un coût réel, souvent différé

Pour les organisations aussi, le silence a un prix — même s’il n’apparaît pas toujours immédiatement.


Absentéisme, turnover, désengagement progressif, baisse de la qualité du travail : autant de signaux qui émergent lorsque la souffrance n’a pas trouvé d’espace pour être exprimée et reconnue.

Sur les tableaux de bord, tout n’apparaît pas tout de suite.
La souffrance, par exemple, ne remonte pas spontanément dans les indicateurs… sauf quand elle finit par se traduire en arrêts maladie, en tensions durables ou en départs.

Les institutions internationales alertent depuis plusieurs années sur ces enjeux. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que la santé mentale au travail est un déterminant majeur de la santé globale, de la performance durable et de la cohésion sociale. Ignorer la souffrance ou la laisser s’installer par manque de parole finit presque toujours par coûter plus cher que de la prendre en compte en amont.

Mais au-delà des chiffres, il y a un enjeu plus profond encore : celui de la confiance.


Une organisation dans laquelle la parole ne circule pas est une organisation qui fragilise ses relations internes, son engagement collectif et, à terme, sa capacité à durer.

Et pourtant, le silence n’est pas une fatalité.
S’il a un coût, c’est aussi parce qu’il révèle un besoin non satisfait : celui d’un cadre suffisamment sécurisant pour que la parole puisse exister sans crainte. Comprendre cela, c’est déjà ouvrir la porte à autre chose.

La parole ne se décrète pas

Pourquoi elle a besoin de sécurité pour émerger au travail ?

Face au silence, la tentation est grande de chercher des solutions rapides.


Mettre en place des dispositifs. Encourager à parler. Inviter à “libérer la parole”.

Et pourtant, la parole ne fonctionne pas comme un interrupteur. On ne peut pas l’allumer par simple injonction, aussi bien intentionnée soit-elle.

Pour qu’un salarié parle de ce qu’il traverse, encore faut-il qu’il se sente en sécurité.
Pas seulement en théorie, mais dans les faits : dans les gestes du quotidien, dans la manière dont les difficultés sont accueillies — ou parfois contournées.

La question n’est donc pas tant : « Pourquoi les salariés ne parlent-ils pas ? »


mais plutôt : « Dans quel cadre pourraient-ils se sentir suffisamment en confiance pour le faire ? »

Car parler de sa souffrance suppose plusieurs conditions très concrètes :

  • sentir que l’écoute sera réelle, et non expéditive,

  • ne pas craindre de conséquences négatives, même implicites,

  • ne pas être réduit à sa difficulté,

  • savoir que ce qui est exprimé pourra, au minimum, être entendu et respecté.

Les travaux menés par l’ANACT insistent sur ce point : la qualité de vie au travail ne repose pas uniquement sur des outils ou des dispositifs, mais sur une véritable culture de prévention, de dialogue et de reconnaissance du réel du travail. Autrement dit, ce n’est pas la simple existence d’un espace de parole qui compte, mais la manière dont il est investi et sécurisé.

Créer les conditions de la parole, c’est accepter une part d’inconfort.
C’est reconnaître que tout ne va pas toujours bien. Que les tensions existent. Que les fragilités font partie de la vie professionnelle, au même titre que l’engagement et la compétence. C’est passer progressivement d’une logique de performance à tout prix à une logique de durabilité humaine.

Et cela ne concerne pas uniquement les salariés :


Les managers, les équipes RH, les directions ont eux aussi besoin d’espaces pour penser, ajuster, comprendre. La parole circule rarement dans un seul sens. Elle s’installe lorsque chacun peut trouver sa place, sans crainte d’être disqualifié.

Finalement, permettre à la parole d’exister, ce n’est pas “ouvrir les vannes”.


C’est construire un cadre suffisamment solide pour qu’elle puisse émerger sans danger. Un cadre où dire que l’on va moins bien n’est ni une faute, ni un échec, mais un signal à écouter.

Quand le silence au travail finit par coûter à tout le monde

Infographie comparant l’impact du mal-être au travail sur les salariés (fatigue, troubles du sommeil, perte de sens, isolement) et sur les organisations (absentéisme, turnover, désengagement, tensions internes).

Parler n’est pas craquer. C’est déjà prendre soin.

Si tant de salariés n’osent pas parler de leur souffrance au travail, ce n’est ni par manque de courage, ni par désintérêt.

C’est souvent parce qu’ils sentent, confusément ou très clairement, que le cadre ne le permet pas tout à fait.

Mais comprendre ces mécanismes change déjà beaucoup de choses.


Cela permet de regarder ce silence d’une autre manière : non pas comme un problème individuel à corriger, mais comme un signal collectif à écouter. Un signal qui nous enjoint à créer des environnements plus sûrs, plus humains, et ce, sur la durée.

Heureusement, rien n’est gravé dans le marbre !

Les cultures évoluent. Les regards changent tout doucement. Et chaque espace de parole sécurisé, chaque écoute sincère, chaque ajustement compte — même s’il ne fait pas immédiatement la une des tableaux de bord 😉

Parler de sa souffrance ne signifie pas s’effondrer ou se montrer amoindri.


Bien souvent, c’est simplement dire : « quelque chose mérite d’être ajusté ». Et si l’on y regarde bien, c’est peut-être là l’un des premiers pas vers un travail plus juste… et un peu plus respirable pour tout le monde.

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Eve, de Woman Care

Après un parcours en naturopathie et réflexologie en médecine chinoise, elle intègre l'équipe Woman Care en tant que rédactrice.

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